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Le jeu vidéo d’Outre-Mer, désert sous les tropiques


Si la France connaît une véritable effervescence dans la production de jeu vidéo et voit naître de nombreux studio, la situation dans ses départements Outre-Mer se rapporte à un quasi no man’s land. Territoires souvent oubliés ou négligés par la métropole, certains se battent pour faire vivre la création du jeu vidéo sous les palmiers.

Chaque année, le SNJV publie son baromètre du jeu vidéo en France « un état des lieux de la production, de l’emploi et de la situation économique et financière des entreprises ». Cette fois, avec l’habitude de parcourir les différentes parties du document, il est plus facile de repérer les petits détails qui nous avaient échappé jusque là. Arrive donc cet instant où l’on parcours la situation géographique des studios ayant répondu à l’enquête et qui ont quelques projets sur le feu. Ils sont 307 en Ile-de-france, 112 en Nouvelle-Aquitaine, 100 dans la région Auvergne-Rhône-Alpes etc. etc. Puis arrive ce petit chiffre : 1. Dans différentes régions, seul 1 studio répond à l’enquête du SNJV : Bourgogne-France-Comté / Centre-Val-De-Loire / Corse / Île De La Réunion.

Ça tombe bien, l’idée de faire un état des lieux sur le jeu vidéo dans les Départements Outre-Mer français trottait depuis un petit moment. J’ai donc pris mon clavier à deux mains et ai envoyé un mail au SNJV pou connaître la mystérieuse identité de ce répondant unique situé dans un DOM. Il s’agit de Thierry Brochart, citoyen Réunionnais depuis bientôt 15 ans, qui a notamment roulé sa bosse dans des studios comme Ubisoft, Infogrames ou encore NoCliche.

Une lutte pour créer des opportunités de carrière

Officiant d’abord en tant que développeur indépendant, Thierry Brochart a ensuite donné des cours de programmation au sein de l’Institut de l’image de l’océan Indien (ILOI), dont les formations se concentrent sur les métiers de l’animation 2D, 3D, le multimédia, l’audiovisuel et les jeux vidéo. Très vite, le formateur établit un constat alarmant : l’absence totale d’opportunités de carrières à la Réunion pour les jeunes diplômés. « La seule alternative qu’ils avaient était d’aller en métropole ou s’expatrier au Canada, de rester sur place pour tenter l’aventure en indépendant ou pire, changer de métier. »

Thierry Brochart, accompagné d’autres formateurs de l’institut, créé donc le collectif Bouftang pour favoriser le développement de la filière. Les membres de Bouftang commencent par mettre en place un espace de coworking dédié aux développeurs de l’île : « Nous louons notre espace dans les locaux du studio de films d’animation Pipangaï (Nominé aux Césars pour Zombillenuim et Adama). C’est une source d’inspiration qui permet aussi une synergie entre nos animateurs et les développeurs. »

Le collectif Bouftang organise également l’événement Volcano GameJam, un marathon se déroulant sur 48 heures qui offre l’occasion aux développeurs de se retrouver et de collaborer sur un thème commun, avec en bonus une MasterClass d’ouverture. La dernière édition de Volcano GameJam a été l’occasion de créer le jeu Raharian, mettant en scène une jeune esclave Malgache en quête de sa liberté sur l’île de la Réunion. Enfin, l’organisation met en place des événements destinés cette fois au grand public dans le but de faire connaître les différentes créations des développeurs réunionnais.

À en lire tout ça, tout porterait à croire que le jeu vidéo sur l’île de la Réunion commence, bien que timidement, à faire son nid. La situation est pourtant loin d’être paradisiaque et, malgré l’impulsion énorme donnée par Thierry Brochart et les autres acteurs du jeu vidéo à la Réunion, des obstacles se dressent. À l’heure d’Internet et du – presque – tout numérique, la situation géographique des DOM éloignés de la métropole pose encore problème sous bien des aspects.

L’absence de modèle économique viable

Depuis la création du collectif Bouftang, Thierry Brochart a pu développer les moyens de s’adresser au public local sur la production de jeu vidéo. » Le fait d’être dans une petite île de moins de 800 000 habitants fait que nos élus sont très accessibles. Nous les rencontrons régulièrement et nous commençons enfin à vraiment les intéresser. Ils nous subventionnent un peu pour nos événements. Il est facile aussi d’intéresser la presse locale et les 2 chaines de télévision présentes sur l’île. »

« Google nous interdit la vente de jeux mobile sur notre territoire (…) Ils nous prennent pour un pays Africain. »

Toutefois, les choses se compliquent quand il s’agit d’exporter ses créations par-delà les mers. Le marché le plus florissant et celui sur lequel il serait, en théorie, plus pérenne de s’orienter pour les petites structures est celui du mobile. C’était sans compter le blocage de Google sur son store concernant les applications issues de pays « en voie d’acceptation » par la plateforme. « Ils nous prennent pour un pays africain », explique Thierry, Google ne nous permet pas d’avoir un modèle économique avec nos jeux car ils nous interdisent la vente et les InApp purchases sur notre territoire. Je crois que c’est surtout pour un problème de TVA qui n’est pas commune à la métropole mais je n’en suis pas sûr. »

Impossible ainsi pour les créateurs de jeux réunionnais de miser sur la publicité pour en tirer le moindre pécule : « Toucher 35 000 réunionnais est un exploit localement, mais cela ne rapporte rien en publicité, il faut des centaines de milliers de joueurs pour cela. Et comme le préconise Google : pour qu’un jeu soit un succès international, il faut qu’il soit un succès localement, mais ils nous en empêchent », déplore Thierry Brochart.

Serious game, VR et muséographie

Cinq ans après la création du collectif Bouftang, Thierry Brochart monte avec ses associés le studio BubbleFish Entertainment, consacré à la création de serious games et de produits VR pour la muséographie. Le développeur a pour ambition de transformer sa SAS en incubateur de petits studios pour alimenter la production de jeux sur l’île. En attendant, BubbleFish Entertainment gagne sa place auprès des institutions comme la RMR (Réunion des Musées Régionaux), le Rectorat de la Réunion, le Crédit Agricole, Opcalia etc. « C’est un moyen indirect de faire du jeu vidéo mais surtout d’employer le plus possible les gens qui sont autour de nous, déclare Thierry Brochart. Un de nos serious game a d’ailleurs été remarqué par Jean-Louis Borloo lors de sa venue le mois dernier et cela est en train d’aboutir à une nouvelle commande de la part de la mairie de St Pierre. »

Le studio BubbleFish a pour ambition de recruter entre 6 et 8 personnes pour ses prochains projets. L’entreprise recherche des infographistes 2D, 3D et des codeurs. Thierry Brochart continue de voir l’île de la Réunion comme un territoire au fort potentiel créatif pour le marché du jeu vidéo. Avec de plus larges aides, le développement de la filière peut selon lui être un avantage stratégique dû à sa proximité avec l’Afrique Subsaharienne, un marché émergent sur la scène du jeu vidéo. « Si des studios venaient s’implanter ici,  ils y trouveraient les ressources humaines nécessaires pour réaliser leur projets ainsi que des initiatives très intéressantes, tout comme le cinéma le découvre ces dernières années. »

« Un simple indépendant devrait pouvoir bénéficier de subventions pour lancer son jeu. »

Aujourd’hui, les subventions pour encourager la production de jeux vidéo sur l’île de la Réunion sont encore timides. L’instance locale AFR (Agence Film Réunion) commence à montrer son intérêt pour le jeu vidéo, en plus des projets cinématographiques locaux qu’elle aide. « Ensemble nous sommes convenus de créer un groupe de travail pour nous aider. Il s’agit de définir, sur le modèle du CNC, les aides possibles. Pour le moment ce guichet unique est ouvert, nous pourrons déposer une demande de subvention au prochain comité », détaille le développeur. En se faisant le relai du CNC, le groupe travail espère pouvoir donner naissance au premier jeu vidéo subventionné d’ici la fin de l’année.

De cette manière, Thierry Brochart souhaite fluidifier et simplifier l’accès à des subventions, qui n’ont pas besoin d’être mirobolantes pour débuter. « Les aides que nous aurions aimé avoir au tout début étaient plus de l’ordre de petits montants (inférieurs à 6.000 euros) comme il y en a pour l’écriture au cinéma. On aurait pu appeler ces subventions « aide au prototypage » et elles n’auraient pas demandé d’avoir une structure comme une SAS avec un chiffre d’affaire de plus de 100 000 euros pour y avoir droit. Un simple indépendant devrait pouvoir en bénéficier. »

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