Musique

Peut-on écouter Tchoin et être féministe ? Rencontre avec Éloïse Bouton de Madame Rap


Depuis le début des manifestations étudiantes et le blocage de nombreuses universités à travers le pays, les élèves s’organisent pour faire vivre le blocus dans leurs établissements. À Science-Po Rennes, les esprits s’éveillent autour de conférences et débats organisés dans les amphis. Le 24 avril dernier, c’est Éloïse Bouton militante féministe et créatrice du site Madame Rap qui intervient. La thématique de la conférence porte sur la misogynie dans les textes de rap, supposément outrancière par rapport aux autres styles de musique.

Quand Michel Sardou chante qu’il veut violer des femmes, c’est une licence poétique, l’incarnation d’un personnage « germinalesque » dans sa chanson Les Villes de Grandes Solitudes. Quand c’est Eminem, c’est l’expression d’un esprit violent, déviant, une volonté de chaos dans une société pourtant si bien faite. Un raccourci « classiste et raciste » selon Éloïse Bouton, qu’elle souhaite tordre pour de bon.

Le sujet m’intéresse depuis un long moment. Cela fait quelques temps que je plonge le nez dans les écrits de Tricia Rose, Keivan Djavadzadeh ou encore Patricia Hill Collins pour mieux comprendre les enjeux et les combats du féminisme et de l’afro féminisme dans les mouvances hip-hop (peut-être déjà parce que la réputation du rap comme genre misogyne par excellence m’avait vrillé le cerveau). Encore avant, les questions sociologiques des genre populaires comme le rap ou le métal me passionnaient à la fac.

Je me rue donc à cette conférence, non seulement pour connaître l’avis d’une experte en la matière, mais aussi pour répondre à une question : moi qui n’ai jamais eu une grande fibre militante, amatrice de rap qui a fini par apprécier Tchoin au premier degré, ma parole féministe a-t-elle malgré cela un poids ? Suis-je totalement incohérente dans ma volonté de voir un jour un semblant d’égalité entre les droits des hommes et des femmes alors que j’ai dû dépasser le million d’écoutes de Look at me Now de Chris Brown ?

La fameuse frontière entre l’humain et l’artiste.

La contradiction, le paradoxe, l’antinomie… Les idées et les idéologies ne sont pas, comme l’on aimerait penser, noires ou blanches. Il est souvent difficile de maintenir une certaine cohérence entre ses idéaux, ses goûts et son mode d’existence. Je ne vais pas philosopher 5 ans sur la question, mais j’estime qu’il est important de prendre conscience de nos propres contradictions, parce qu’elles sont humaines et qu’elles ne délégitiment en rien nos espérances pour le monde.

Éloïse Bouton a eu la gentillesse de répondre à quelques-unes de mes questions sur l’état du combat des femmes dans le rap pour conquérir leur légitimité. Je l’en remercie.

Je reprends un exemple de votre conférence car il fait écho à mon cas personnel : celui de Tchoin par Kaaris. Je me classe dans la catégorie des féministes et pourtant j’apprécie cette chanson. Cela fait-il de moi une mauvaise féministe ?

Rien ne fait de personne une mauvaise féministe. Qui serait digne d’en juger ? Je pense qu’il n’existe pas un féminisme, mais des féminismes, et de nombreuses manières de soutenir les droits des femmes et de lutter pour l’égalité. Nous sommes des êtres humains, complexes, faits de contradictions. Le fait d’être fan des films de Johnny Depp, de Roman Polanski, de la musique de Noir Désir ou de s’épiler intégralement fait-il de nous de mauvaises féministes ? Je ne crois pas. Être féministe signifie aussi savoir appréhender des œuvres ou des situations en conscience, et c’est ça qui change tout. A ce sujet, je vous conseille la lecture de l’essai Bad Feminist de l’écrivaine haïtienne-américaine Roxane Gay.

Comment expliquer le fait qu’une chanson de ce type plaise malgré le fait que l’on n’adhère pas foncièrement à l’idée qu’elle véhicule ?

Je crois qu’il ne faut pas oublier qu’une chanson est avant tout de la musique, des ondes, des vibrations, des sons, du rythme, une véritable expérience sensorielle et sensitive, à laquelle nous réagissons. Les paroles représentent un aspect plus cérébral de la réception d’une chanson. Il m’arrive d’écouter des titres que je trouve très sexistes, et de choisir de faire abstraction du texte car la musique me porte.

Dans le rap US, les artistes féminines se sont approprié leur place en rappant notamment sur des sujets comme leur vie et liberté sexuelle (Queen Latifah, Lil Kim, Missy Elliott…), en jouant sur les appellations « bitch » etc. J’ai l’impression que dans le rap français ces sujets sont encore « tabous », ou bien très peu abordés, qu’en est-il vraiment ?

Je pense que c’est en partie le résultat d’un processus relativement long qui s’est installé depuis que l’industrie musicale s’intéresse au rap en France. Aux Etats-Unis, depuis les années 1990, il y a une tradition de rappeuses hyper sexualisées qui est complètement assumée comme un héritage direct du funk et une revendication politique qui fait partie de la culture afro-américaine. Le système marketing et commerciale de la musique US plonge à 200% dans cette tendance. Mais en France, les maisons de disques n’ont pas assumé le sexe à outrance. Quand on regarde des artistes comme Liza Monet ou Shay, le fait qu’elles parlent ouvertement de sexe pour l’une ou ait une image sexy de l’autre, font qu’elles sont réduites à ça dans les médias ou carrément slut-shamées.

Comment expliquer cette différence dans les propos abordés dans les chansons ?

Je crois que la France ait encore frileuse sur ces sujets, nous sommes un pays très conservateur et réactionnaire en termes de sexualité et de parole sur le sujet.

Comment les rappeuses françaises ont conquis leur place dans le Rap Game ?

Tout dépend ce qu’on entend par « rap game ». S’il s’agit du sommet des charts ou du rap grand public, très peu d’entre elles les ont atteints. En France, seules trois rappeuses ont été disque d’or, Diam’s, Keny Arkana et Shay. Pour les autres, qui parviennent tout de même à toucher une audience assez large (Chilla, Sianna, Ladea, Casey…), je pense qu’elles sont mieux placées que moi pour répondre. La seule chose que je peux vous dire est que pour « réussir », on attend toujours des femmes qu’elles fassent deux fois plus et mieux que les hommes.

Quelles sont les thématiques, les sujets que l’on retrouve le plus dans leurs textes ? Sont-ils différents des rappeurs masculins ?

Les thématiques sont souvent les mêmes que chez les hommes, c’est-à-dire leur vie, leur quotidien, les relations amoureuses, des sujets politiques, leur condition de femme… Les rappeuses et rappeurs livrent des témoignages de leur époques et des récits de vie, la seule chose qui changent quand les femmes écrivent et prennent le micro est que cela offre une pluralité des points de vue, qui est plus que nécessaire.

A-t-on aujourd’hui des chiffres estimant la proportion de femmes écoutant du rap aujourd’hui ? 

Un sondage YouGov/20 Minutes était paru en 2015 indiquant que 25% de femmes écoutaient du rap contre 12% d’hommes mais à ma connaissance aucun autre chiffre officiel n’est sorti depuis.

En faisant quelques recherches, je suis tombée sur cet article (« 2017, année des tchoins : pourquoi le rap (re)devient-il sexiste ? »). Peut-on dire qu’il y a (ou qu’il y a eu) une sorte de « vague » de propos sexistes dans les textes de rap ? Si c’est le cas, où se situerait le « sexistomètre » aujourd’hui ?

Dans Madame Rap, nous avions justement répondu à cet article. A mon sens, il n’y a ni plus ni moins de sexisme dans le rap aujourd’hui qu’à ses débuts. Les codes ont juste évolué, le langage aussi et surtout nous sommes dans une société qui commence à être sensibilisée au sexisme, là où elle ne le voyait pas ou peu il y a trente ans.

Pourquoi, selon vous, les propos sexistes du rap choquent-ils plus que ceux des autres genres de musique ?

Le sexisme et les propos sexistes sont partout. Mais il est plus confortable de désigner un coupable, le rap, et pendant ce temps-là, de ne pas balayer devant sa porte. Le sexisme est tellement partout qu’on ne s’en rend même pas compte. Parce que c’est ancré dans nos cerveaux depuis notre enfance et qu’on a tou.te.s été biberonné.e.s à de grosses daubes sexistes et racistes allant de Claude François (qui aujourd’hui semble être en fait un pédophile tiens donc), Julien Clerc et son atroce « Mélissa », Sardou bien sûr, mais aussi Calogero (avec son affreux clip « En apesanteur », censé être romantique mais qui célèbre en fait le harcèlement sexuel).

Ces mecs sont censés être des modèles de galanterie et des références populaires. Pourtant, ils objectivent les femmes et parlent de leur désir pour des filles dont on ignore le degré de consentement, car le tout est enrobé dans de la prétendue chanson d’amour ou du pseudo rock n’roll. Résultat, on nous colle des stéréotypes désastreux dans le crâne et on nous apprend que ces chanteurs sont des hommes respectables, des gentlemen, alors qu’ils ne sont que des purs produits du patriarcat et qu’ils véhiculent une image catastrophique de la séduction et des rapports femmes/hommes. Mais ils le font tout en douceur, l’air de rien, de manière pernicieuse, sans « salope », « pute » ou autres injures. Donc ça passe, tandis que les rappeurs seraient des brutes bornées, des racailles misogynes, des sauvages capitalistes ou des délinquants illettrés.

Ces modèles de masculinités sont caducs et nocifs et rendent toute autre forme de masculinité inaudible. Le seul discours acceptable est le discours dominant de l’homme blanc hétérosexuel bourgeois. C’est le schéma classique du dominant qui rejette la faute sur les catégories qu’il oppresse pour conserver ses privilèges et continuer d’exercer sa domination.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.